L’euro est tombé lundi à son plus bas niveau depuis dix-sept mois face au dollar. Les investisseurs exigent une prime plus élevée pour détenir la monnaie européenne, alors que la France s’enfonce dans sa crise budgétaire et que l’Espagne convoque des élections anticipées inattendues. Certains facteurs limitent toutefois encore la baisse.
L’euro passe sous 1,12 dollar
L’euro a perdu jusqu’à 0,8 % aujourd’hui, pour tomber à 1,1161 dollar. La monnaie unique n’avait plus atteint un niveau aussi bas depuis mai 2025.
La baisse ne s’explique pas uniquement par la vigueur du dollar. Face au franc suisse, l’euro a cédé jusqu’à 0,6 %, enregistrant sa troisième séance consécutive de recul. Il a perdu 0,5 % face à la livre sterling, se rapprochant de son plus bas de l’année. Le yen japonais a également gagné du terrain : l’euro a reculé de 0,8 %, à son plus bas niveau face à la monnaie japonaise depuis 2025.
Selon des opérateurs de marché ayant requis l’anonymat, des fonds asiatiques pratiquant des stratégies à court terme ont vendu lundi des euros contre des dollars. Ces fonds prennent et débouclent rapidement leurs positions.
Leurs ventes ont poussé le cours vers des seuils où les contrats d’options déclenchent des ventes supplémentaires. Ces contrats permettent d’effectuer une transaction ultérieure à un cours fixé à l’avance.
Lorsque le cours baisse, les vendeurs de ces contrats se couvrent souvent en vendant eux-mêmes des euros. Ce mécanisme amplifie ainsi le recul.
Pourquoi l’euro baisse-t-il autant ?
Le recul de l’euro tient surtout aux inquiétudes concernant la France. Le pays cumule une dette publique élevée, un gouvernement fragile et une échéance électorale en 2027.
Les investisseurs exigent donc des rendements plus élevés sur les emprunts français et une rémunération supplémentaire pour détenir des euros. Les élections anticipées en Espagne et la vigueur du dollar accentuent ce mouvement.
Cette rémunération supplémentaire constitue une prime de risque. Comme pour une assurance, plus le risque est élevé, plus la prime exigée par les investisseurs pour placer leur argent dans une devise ou un emprunt augmente.
Selon Chris Turner, responsable de la stratégie de change G10 chez ING, c’est précisément ce qui se produit actuellement. Le G10 désigne ici les dix devises les plus échangées au monde.
Pour Chris Turner, le recul de l’euro face au dollar et aux autres grandes devises traduit une hausse de la prime de risque associée à la monnaie unique, liée aux inquiétudes budgétaires.
Ces inquiétudes se lisent surtout dans les rendements obligataires. Vendredi, les investisseurs exigeaient un rendement supérieur de 152 points de base sur les emprunts d’État français à dix ans par rapport à leurs équivalents allemands.
Un point de base correspondant à un centième de point de pourcentage, cet écart atteint 1,52 point. Il n’avait plus été aussi important depuis 2011. Lundi, le rendement français a encore augmenté, tandis que le rendement allemand a légèrement reculé.
Concrètement, pour chaque milliard d’euros emprunté sur dix ans, la France paie environ 15 millions d’euros d’intérêts supplémentaires par an par rapport à l’Allemagne.
La situation politique française est en cause. Les partis d’opposition se montrent peu disposés à trouver des compromis avec le gouvernement sortant du président Emmanuel Macron, ce qui complique la réduction du déficit budgétaire.
Selon un sondage publié la semaine dernière, Marine Le Pen, à l’extrême droite, et Jean-Luc Mélenchon, à l’extrême gauche, se qualifieraient pour le second tour de l’élection présidentielle de 2027.
Pour Homin Lee, stratégiste macroéconomique senior chez le gestionnaire d’actifs Lombard Odier, les marchés lancent un avertissement.
Selon lui, les marchés obligataires et des changes traduisent clairement l’inquiétude des investisseurs face à l’instabilité croissante du gouvernement français et à l’affaiblissement du cadre budgétaire du pays à l’approche des élections de 2027.
Par cadre budgétaire, Homin Lee désigne les engagements destinés à contenir le déficit et la dette. Plus ces engagements s’affaiblissent, plus l’incertitude grandit pour les investisseurs.
Ces tensions surviennent à un moment délicat. La semaine dernière, les ventes massives d’obligations souveraines européennes avaient déjà ravivé le souvenir de la crise de la dette en Europe, survenue il y a une quinzaine d’années.
Outre la France, l’Italie et la Belgique affichent elles aussi une dette élevée. La hausse généralisée des coûts d’emprunt alourdit ce fardeau : chaque nouvel emprunt entraîne des intérêts plus importants.
L’Espagne et le dollar accentuent la pression
Lundi, l’Espagne a ajouté aux tensions. Le Premier ministre Pedro Sánchez a convoqué des élections anticipées pour le 29 novembre, après l’échec de son plan pour le logement.
Valentin Marinov, responsable de la recherche et de la stratégie de change G10 chez Crédit Agricole, estime que cette annonce espagnole pèse moins sur l’euro que les difficultés françaises. Elle n’apporte toutefois guère de soutien à la monnaie unique, selon lui.
Dans le même temps, le dollar se renforce, accentuant la pression sur l’euro. Les investisseurs s’attendent à ce que la Réserve fédérale américaine (Fed) doive encore relever ses taux à trois reprises d’ici juillet pour maîtriser l’inflation.
Des taux plus élevés rendent le dollar plus attractif, en augmentant la rémunération de l’épargne et des obligations. Le Bloomberg Dollar Spot Index, qui mesure l’évolution du dollar face aux autres grandes devises, a atteint lundi son plus haut niveau depuis fin juin.
Les Bunds allemands limitent la baisse
Chris Turner, chez ING, envisage une poursuite de la baisse jusqu’à 1,10 dollar. Vendredi, les stratégistes de JPMorgan, dont Meera Chandan, ont averti que le franc suisse et le yen pourraient notamment continuer à s’apprécier face à l’euro.
Ces deux devises sont considérées comme des valeurs refuges en période de turbulences. Selon les stratégistes, le cours de l’euro face au franc suisse reste trop élevé et pourrait encore s’ajuster à la baisse.
La situation ne traduit pas encore un mouvement de panique. En témoignent les stratégies de retournement du risque sur options, un indicateur permettant de déterminer si les opérateurs se protègent surtout contre une baisse ou une hausse de l’euro.
Cet indicateur est à son niveau le plus défavorable à l’euro depuis mars 2025. Il reste toutefois loin des extrêmes observés lors de l’élection présidentielle française de 2017 et de l’invasion russe de l’Ukraine.
Thu Lan Nguyen, responsable de la recherche sur les devises et les matières premières chez Commerzbank, souligne le rôle des emprunts d’État allemands, également appelés Bunds. Ils sont considérés comme les actifs les plus sûrs de la zone euro.
Si les investisseurs continuent d’en acheter, cela signifie qu’ils se détournent de la France, mais pas de la zone euro dans son ensemble.
Dans une note publiée lundi, Thu Lan Nguyen relève que les Bunds ont été épargnés par cette dernière vague de tensions. Tant que ce sera le cas, le potentiel de baisse de l’euro devrait rester limité, du moins à court terme.
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